© Antoine Andreani – Antigel

Le concert du Britannique au Grand-Saconnex, dans le cadre du festival Antigel, avait tout d’un retour attendu — presque d’un rendez‑vous manqué de près de 30 ans qui se rattrape enfin.


Luke De-Sciscio, c’est un chanteur‑compositeur à la voix diaphane, souvent comparé à Jeff Buckley pour sa capacité à mêler fragilité et intensité. Il serait trompeur de continuer la comparaison tant l’artiste basé à Bath écrit, compose à vitesse grand “V” avec plus d’une dizaine d’albums à son actif. Et pour Antigel, ce n’était pas une première : Luke était déjà passé par le festival quelques semaines avant que le monde ne bascule dans la parenthèse du Covid, laissant à ceux qui n’avaient pu le voir une nouvelle occasion de découvrir le chanteur sous une autre facette.

Une soirée pensée comme une conversation

Dès les premières minutes, le fil conducteur du concert s’impose : l’intimité. Pas l’intimité fabriquée, mais celle qui naît d’un artiste qui se présente sans filtre, sans posture, presque comme s’il jouait « entre amis ». Luke parle, raconte, plaisante, se confie. Entre chaque titre, il ouvre une petite fenêtre sur son univers, ses doutes, ses obsessions musicales, notamment pour Buckley.

© Antoine Andreani – Antigel

Cette manière d’interagir crée un climat presque privé, comme si la salle entière avait été invitée dans son salon. Cela se ressent par un public attentionné, à l’écoute, où les habituels selfies, vidéo, flash n’ont pas la place, on se croirait presque à New York au début des années 90 à la belle époque des concerts acoustiques de Buckley à Sin-é.

L’ombre bienveillante de Jeff Buckley

Chanter Jeff Buckley n’est pas à la portée de tous. C’est même un terrain miné : trop de pathos, trop de risques de comparaison. Mais Luke De-Sciscio s’y aventure avec une sincérité désarmante. Il ouvre le concert avec Everybody Here Wants You — un choix qui dit déjà beaucoup.

Il avoue préférer les titres issus du « deuxième album » (on ne glissera pas sur le pente ardue des définitions officielles et officieuses) posthume de Buckley, un choix atypique, presque intime là aussi, comme s’il donnait le ton d’une setlist personnelle et non d’un hommage mainstream et trop convenu.

© Antoine Andreani – Antigel

À la guitare, il n’a pas la virtuosité de Buckley — et il le sait. Mais il ne cherche jamais à compenser. Il joue avec honnêteté, avec une économie de gestes qui laisse toute la place à la voix. Et cette voix, elle, porte haut. Elle se déploie avec une pureté rare, sans jamais forcer, comme si elle glissait naturellement dans les interstices laissés par le silence comme sur Mojo Pin.

Par chance, pour celles et ceux ayant raté le concert, celui-ci est à retrouver dans le « Live in London » de novembre dernier.

Ses propres chansons comme des confidences

Entre les reprises, Luke glisse plusieurs compositions personnelles. Elles s’inscrivent dans la même veine : dépouillées, fragiles, lumineuses. Elles permettent de comprendre que son rapport à Buckley n’est pas celui d’un imitateur, mais d’un héritier spirituel — quelqu’un qui cherche, lui aussi, à dire la vérité avec le moins d’artifice possible. Le public aura même la chance de découvrir un nouveau titre. Pour le marquer, l’artiste délaisse ses chaussures.

Après plus d’une heure de set, Luke conclut par un titre qui semblait inévitable : Hallelujah. Il prend soin de rappeler que certaines chansons sont des « cadeaux » laissés par les artistes, des œuvres qui vivent parce qu’elles peuvent être réinterprétées, réhabitées, transmises. Buckley l’a fait avec le titre de Leonard Cohen. Lui le fait à son tour.

Pour ce dernier titre, il n’a pas remis ses chaussures. Comme si cette interprétation-là, précisément, devait rester dans la continuité de cette soirée pieds nus, sincère, vulnérable. Comme si, d’une certaine manière, c’était son propre cadeau.

Ce concert d’Antigel n’était pas seulement un moment musical : c’était une rencontre. Une parenthèse où la voix de Luke De-Sciscio, ses confidences et ses silences ont dessiné un espace à part, fragile et précieux.