© Natacha Vallette d’Osia

anaiis a livré au Cully Jazz un grand moment de musique : intense, intime, politique. Entre soul émotionnelle, silences habités et engagement où l’intime devient politique, retour sur un concert d’une artiste qui se fait une place parmi les très grandes.


Il pleut sur Cully. Il fait un froid humide qui transperce, mais la beauté des vignes en terrasses qui plongent dans le lac offre un dernier instant de contemplation avant de rejoindre la scène couverte du Next Step du Cully Jazz. À l’intérieur, sous les boules disco, la foule s’amasse joyeusement pour découvrir le coup de cœur des programmateurices : anaiis.

Le noir se fait. Les musiciens rentrent, ils sont trois : le clavier, le batteur et le multi-instrumentiste Troy Everett, qui alterne entre violon, basse et chœurs et qui va déployer un talent fou tout au long du concert.

© Natacha Vallette d’Osia

Une présence immédiate

anaiis apparaît dans la pénombre, casquette vissée sur la tête. Pas d’introduction : son ombre se découpe simplement sur les lumières en contre-jour. Alors qu’elle prend place au milieu des nappes sonores, le premier son sort de sa bouche : Something is broken.

Et là, les frissons. La voix oscille, elle ne force pas, elle se promène à la lisière entre douceur et force retenue. anaiis travaille dans ces espaces liminaires, entre le dit et le tu, entre la note tenue et le silence qui suit. Ce soir, elle les habite pleinement : elle joue avec les vides, elle crée des espaces, elle laisse la musique respirer entre chaque phrase. Et la salle lui rend la pareille, en l’écoutant, vraiment.

© Natacha Vallette d’Osia

Devotion and the Black Divine

Elle enchaîne en prenant la guitare avec le morceau Dreamer Too. La majorité des morceaux joués sont issus de son dernier album, Devotion and the Black Divine. Il avait été salué à sa sortie pour ses paysages sonores denses et rêveurs, son minimalisme chaleureux, l’écriture intime et vulnérable de ses chansons. L’album célèbre la blackness dans toute sa complexité, sa beauté, sa douleur, mais aussi le changement, la guérison, l’évolution. Elle explique l’importance de cet album pour elle:

« Finding love and perseverance and beauty in the chaos of the world. »

Sur scène, ces chansons gagnent encore en chair. Le groupe construit des structures parfois simples, qui viennent juste encadrer la voix, parfois beaucoup plus complexes, comme des nappes instrumentales. L’artiste se livre, raconte tantôt en français, tantôt en anglais avec un naturel désarmant ce qui a inspiré ses morceaux. Elle s’amuse du fait que ses morceaux soient plutôt tranquilles et qu’il faille saisir les occasions de danser.

© Natacha Vallette d’Osia

Une pause bell hooks

Elle prend un moment pour s’arrêter. Elle lit à voix haute un extrait de bell hooks1 « Love as the Practice of Freedom ». Un texte puissant, qui pose une éthique de l’amour comme levier de transformation, d’abord intérieure, puis systémique. C’est d’ailleurs en l’honneur de l’autrice qu’anaiis écrit son nom d’artiste en minuscule. Puis elle relève les yeux vers la salle :

« We need some change, so take in whatever resonates with you. »

Ce n’est pas un discours au sens militant du terme. C’est plus profond que ça : l’affirmation que tout dans l’art est choix, que tout est position, que tout est politique. Qu’écouter de la musique, c’est aussi décider ce qu’on laisse résonner en soi. Les petits changements peuvent mener à de grandes choses, et anaiis le croit, sincèrement.

© Natacha Vallette d’Osia

L’héritage et la création

Après ce moment suspendu, elle s’abandonne à un morceau malien aux airs de mantra avant d’infuser une esthétique qui rappelle l’univers de Frank Ocean. Lorsqu’elle reprend Godspeed, la parenté devient une évidence : cette même manière de sculpter la soul et le RnB de façon épurée, sans jamais forcer le trait.

La qualité d’écoute de la salle est frappante. L’acoustique du lieu y contribue : chaque nuance, chaque respiration d’anaiis arrive intacte. Mais c’est surtout la capacité de l’artiste à créer des espaces intimes, à faire sentir à chacun qu’il est exactement là où il doit être, qui fait que personne ne bouge, que les conversations s’arrêtent, que les téléphones restent dans les poches. Elle le dit elle-même :

« I love making music, it’s like therapy, tapping in that cathartic energy. »

Et ça se sent. C’est une musique qui soigne, collectivement. Deus Deus, en avant-dernière, suspend le temps. Puis le rappel arrive, et avec lui To Zion, une reprise de Ms. Lauryn Hill, chanté pour son fils, avec une vulnérabilité qui achève de convaincre quiconque aurait encore eu un doute.

Après le dernier accord, anaiis revient. Elle signe des vinyles, prend le temps, vraiment le temps, de parler avec chaque personne qui s’approche. Pas de coulisse précipitée, pas de distance de star. Juste une femme qui fait de la musique parce qu’elle croit à ce que la musique peut faire.

anaiis est un coup de cœur sans réserve. Une artiste qui porte en elle plusieurs héritages sans en être prisonnière, et qui a su, en une heure, faire de Cully un endroit où l’amour ressemblait à un acte de résistance.


  1. bell hooks (1952-2021) était professeure d’université, essayiste et poète féministe afro-américaine, pionnière du concept d’intersectionnalité. ↩︎