
Samedi dernier, une soirée ensoleillée s’est achevée sous les étoiles de la pétillante Célia Wa : la chanteuse, flûtiste et compositrice guadeloupéenne mène son public vers des voies à la fois ancestrales et futuristes, dégageant une énergie électrique qui ravive le cœur.
Le Théâtre de l’Orangerie est un espace multifonctionnel et familial situé dans le Parc la Grange à Genève ; une ambiance très décontractée règne dans l’espace en plein air. Sur une petite scène pittoresque installée sous un auvent, le public genevois découvre l’éblouissante Célia Wa. Ça démarre avec une courte présentation de la part de Maquis Dékalé, le co- organisateur de cette soirée, qui décrit l’univers de Célia comme une fusion de multiples genres, fortifiée par son identité guadeloupéenne, pour créer un son unique qu’elle nomme la Karibfutursound.
Une initiation ancestrale
Deux musiciens entrent sur scène : le batteur et percussionniste Kristof Négrit et le claviériste Arlet Feuillard, qui entament aussitôt les premières notes du morceau Ola avec une intro instrumentale prolongée. Ces deux musiciens déploient un talent impactant et une énergie zélée tout au long du concert. Célia apparaît vivement à la conque, marquant le ton de la soirée : un spectacle ancré dans l’invocation des ancêtres et des rythmes et rituels traditionnels.
Après à peine une minute, Célia interrompt la musique pour saluer le public, présenter ses musiciens, et s’entretenir avec Maquis Dékalé. Elle nous parle de son instrument principal, la flûte traversière, sur laquelle elle a été formé au sein de la tradition du gwo ka – une musique traditionnelle de la Guadeloupe. Puis elle explique le symbolisme de la conque : un coquillage utilisé par le peuple indigène guadeloupéen en tant que signal pour annoncer des bonnes ou mauvaises nouvelles.
Elle partage des clés sur son paysage sonore « hybride » où les rythmes du gwo ka rencontrent ses influences venues du hip-hop, de la house, de la soul, et du jazz, où elle chante majoritairement en créole guadeloupéen. On aperçoit, dès le début du concert, la forte complicité entre ces musiciens. La voix de Célia est puissante et traverse l’espace avec facilité – reflétant la conque même comme instrument de signal.
Puis, elle enchaîne avec Démounaj où sa voix révèle des tons plus délicats. Ici, les sons clairs et rayonnants de la flûte percent l’air, amenant des frissons ; avec le plaisir d’admirer la virtuosité de Célia au timbre magnétique de la flûte tout au long de la soirée. Célia joue tous les morceaux issus de son dernier album, Fasadé, et présente également une chanson en avant-première exclusive. L’album présente un univers envoûtant et à part, caractérisé par ce dialogue entre les instruments organiques et des sonorités électroniques.
Un appel au rassemblement
Les concerts c’est un moment d’échange énergétique marquant avec les musiciens ; mais face à un public timide et retenu, celui-ci ne leur est pas rendu pleinement au début. À plusieurs reprises, Célia nous dirige dans un appel et réponse typique des traditions musicales des Caraïbes. Elle annonce :
« On ne se connait pas très bien, on se découvre…mais après on va se rapprocher. »
Cette chaleur est la raison pour laquelle elle arrive au fil du concert à libérer même les membres du public les plus introvertis. Un moment de tendresse se produit lorsqu’elle se réjouit de nous partager que l’une des chansons porte le nom de son fils, présent ce soir, Huey :
« Je suis musicienne mais aussi maman ! Et être parent, c’est quelque chose ; c’est un bouleversement, et je voulais en parler dans cette chanson. »
Huey est sans doute gêné par le regard constant du public, mais ce moment suspendu touche tout le monde, surtout les parents présents. Célia créera d’autres espaces intimes semblables, comme avec No Lies où elle mène un travail en douceur qui rend silencieuse la cour, ou encore Fasadé, qu’elle nous raconte avoir écrite pour creuser les émotions qu’elle a tendance à mettre à distance, notamment la tristesse :
« Traversons ça ensemble, purifions-nous ; la vie c’est des hauts et des bas aussi, c’est le soleil, c’est la pluie… »
La vénération
Le fil conducteur de sa musique est énoncé dès les premières paroles de sa nouvelle chanson Alright, qu’elle a composée avec David Walters : « I’m a freedom fighter ».
La phrase résonne et permet de relier les éléments fondamentaux qui sous-tendent son univers artistique : elle rend hommage à de grands artistes et traditions de résistance, ainsi qu’à des divinités yoruba. À travers sa musique, elle vénère le passé et le présent tout en créant le futur. Sango (1) – avec la voix tonnante d’Owomide en enregistrement vocal – marque l’apogée de la soirée avec un public entraîné dans une chorégraphie synchronisée.
Quiconque aura dansé avec réserve jusque-là, se laisse porter par la foule. Célia nous souhaite les « bienvenus » à la fin du vivifiant Wake Up (de son album Wastral de 2021) car elle sent un public finalement à la hauteur de l’énergie qu’elle nous transmet en croissance, dès le début.

L’amour prend le dessus
Avec l’avant-dernier titre Souljah, qu’elle dédie à « tous les amoureux de l’amour », le public se montre triste d’arriver à la fin, à tel point Célia lui reproche affablement : « il faut s’enjailler et ne pas attendre ! » Et elle a bien raison.
Sans rappel, elle enchaîne avec Louwanj, mettant en avant son héritage guadeloupéen. Célia, Kristof et Arlet finissent dans le public, l’encerclant ; et c’est un retour au point de départ avec la symbolique ancestrale et traditionnelle du gwo ka et des Caraïbes.
Célia et ses musiciens ont joué avec grand cœur et une énergie qui éveilla le public genevois sur la scène du Théâtre de l’Orangerie. Une artiste qui vit son art avec une générosité d’esprit et une connexion évidente à ses ancêtres. Ce samedi soir témoignait ce que la musique peut faire : « libérer le corps, l’esprit et l’amour. »
Texte rédigé par Sanaa Byfield
(1) : Un orisha (des divinités originaires de l’Afrique de l’Ouest, plus précisément des traditions religieuses yoruba) des religions afro-latines et des Caraïbes : il est l’orisha de la foudre, du tonnerre, et de la justice.





