© Pierre Brun

Vendredi dernier, la scène gratuite genevoise a accueilli la chanteuse, compositrice, multi-instrumentiste et activiste brésilienne pour une soirée intense, politique et pleine d’émotion.


Au coeur du Parc la Grange, dans ce cadre enchanteur de la rive gauche, on retrouve la Scène Ella Fitzgerald, ce rendez-vous incontournable estival de Genève pour tous les fans de musique. Ce vendredi soir du 10 juillet, Bia Ferreira, originaire de Minas Gerais, utilise sa voix pour aborder des thèmes tels que les droits des femmes – en particulier des femmes noires dans son pays – et la défense des communautés LGBTQ+. Sa musique se trouve à la croisée du reggae, de la soul, du funk, du rap et du R&B, à l’intersection de l’art et de l’activisme. Ce concert marque son troisième passage en Suisse.

Après un délai dû au risque d’orage, l’équipe du festival présente l’artiste, qui monte ensuite sur scène. Elle confie avoir été en coulisses, en prière pour suspendre la pluie et retenir le public. Heureusement, le ciel l’a exaucée.

La scène, son podium

Devant un public nombreux et varié, elle commence solo à la guitare avec Antes de Ir, une invocation pour qu’elle soit un instrument d’art ce soir, et la force de sa voix est immédiatement perceptible. Elle est accompagnée de trois autres musiciens qui émettent un charme naturel : un claviériste portugais, une batteuse vénézuélienne, et une bassiste brésilienne.

Elle enchaîne avec la chanson qui donne son titre à son nouvel album, le groove Améfrica (2026), inspiré par le concept de Lélia Gonzalez, qui construit un pont entre le Brésil et tous les pays d’Amérique latine, des Caraïbes et d’Afrique. Le public ne tarde pas à unir sa voix à la sienne en chantant avec enthousiasme.

Ferreira introduit les deux prochains morceaux, Leve et Paz Para o Espírito, en rappelant que la paix intérieure n’engendre pas la violence contre l’autre. Tout au long du concert, elle affirme clairement que les artistes qui disposent d’une tribune ne devraient pas dissocier l’art de la politique.

© Pierre Brun

Voyage au Brésil par la Jamaïque

Avant de lancer Levante a Bandeira do Amor – qui mêle le reggae, le ska et le rap – tirée de son premier album (Ao Vivo, 2018), Ferreira nous transmet que le Brésil figure au sommet mondial pour le taux d’homicides contre la communauté queer. Elle constate : « Love is not a crime. War is a crime. Racism is a crime. Xenophobia is a crime. Love is a tool that keeps us alive. »

L’île caribéen est très présente dans l’univers musical de Ferreira, et pour une raison évidente : le reggae a longtemps été un véhicule pour donner voix à des discours importants sur l’oppression et les inégalités systémiques. Cet hymne LGBTQ fini même sur le riff de I Shot The Sheriff de Bob Marley ; tant en apparence qu’en mélodie, elle évoque l’esprit des grands noms du style.

Artiste aux multiples facettes, la musicienne brille autant dans le rap que dans le chant. Avec un flow rapide et enivrant, même sans comprendre toutes les paroles, l’intensité de son message est apparente et elle dégage une force acharnée sur scène, l’éclair aux yeux. Le groupe encadre sa voix et sa vitalité avec une parfaite harmonie, livrant une ardeur contagieuse que le public leur rendait avec adoration.

En affirmant que l’amour est un acte de résistance, elle joue deux chansons d’amour suaves, Conte Comigo et Pote Fundo, et invite le public à se rapprocher de l’être cher et, pour les célibataires, à « lever le drapeau de l’amour. »

Votre silence ne vous protégera pas

Qui a le droit de raconter quelles histoires ? C’est une question qui frappe à la conscience de beaucoup d’artistes. Ferreira ne recule pas : avec son talent d’orateur, elle explique l’importance d’écouter les expériences vécues de celles et ceux en marge de la société. Elle introduit donc l’urgence avec Nós et O Seu Silêncio ; le premier inclut le refrain du chant politique chilien : « El pueblo unido jamás será vencido » ; le second commence par un discours de sa part qui fait résonner les textes d’Audre Lorde, l’une de ses inspirations.

© Pierre Brun

Une voix et un esprit indomptables

À plus de quinze ans de carrière déjà, la Brésilienne sait très bien la responsabilité qu’elle porte en tant qu’artiste. Cota Não É Esmola, une chanson composée en 2011 et l’un des titres marquants de sa carrière, a enflammé les passions des spectateurs dès les premiers accords et laisse un sentiment partagé : vive la révolution !

En rappel, on finit avec de la joie pure sur des morceaux dansants : le ska revient sur Par Alegria Se Achegar avec un rythme enlevé, et Sharamanayas, de son album Igreja Lesbiteriana, Um Chamado (2018) clôt la soirée en euphorie.

Avec ce concert, les programmateurs Nelson Schaer et Ernie Odoom restent fidèles aux mouvements culturels alternatifs à l’origine de ce festival d’été : une scène qui accueille des voix diverses. Ferreira remarque que ce n’est pas sur toutes les scènes que son message est le bienvenu.

Le feu aux yeux et à l’âme, Bia Ferreira laisse un public électrisé et nous fait croire que la musique et l’amour peuvent tout changer. Pendant une heure et demie, elle livre une énergie éclatante sur la Scène Ella Fitzgerald, avec une expression artistique qui rappelle le rôle de l’artiste dans la société.

* Article rédigé par Sanaa Byfield