
L’une des scènes gratuites du Montreux Jazz a fait salle comble samedi dernier. C’est dans ce lieu intime et atmosphérique que s’est produite, avec son trio, l’hypnotisante contrebassiste, compositrice et chanteuse Sélène Saint-Aimé.
Grâce à la Fondation Montreux Jazz Artists, qui a pour but « d’aider de jeunes artistes à émerger », le public montreusien a découvert Sélène Saint-Aimé. Cela fait déjà plusieurs années que l’artiste – qui mêle le jazz avec des rythmes et sonorités traditionnels des Caraïbes – s’est fait connaître à travers deux albums salués par la critique internationale.
Les terres fluides et expansives de Sélène
Une fois sur scène, la voix soyeuse de Sélène se projette immédiatement dans le vide, accompagnée du son robuste de la contrebasse. Avec Mare Undarum Part II, on décolle pour l’univers galactique de son premier album sorti en 2020.
Après cette introduction céleste et avec grand sourire, elle prend un moment pour partager la baignade dont elle a profité dans le lac auparavant. « Quelle luxe » remarqua-t-elle. Ravie d’être présente au Montreux Jazz pour la première fois, Sélène précise que la majorité des morceaux joués durant cette soirée ont été écrits aux Caraïbes.
D’origine martiniquaise et ayant également des racines ivoiriennes, Sélène puise dans cet héritage afro-caribéen pour ses compositions fulgurantes.

Avant de nous plonger totalement dans ces eaux caribéennes, la musicienne rend hommage à Charles Mingus – l’un de ses héros à la contrebasse – et au batteur Doug Hammond, en reprenant une composition de ce dernier. Sa voix confère une mélancolie enchanteresse à Moves.
On enchaîne avec Arawak Uhuru de son album Potomitan (2022), dont le rythme propulsif du bèlè en trois temps (tradition musicale martiniquaise qui lie chant, danse, tambours et poésie) fait vibrer l’esprit de la salle du Memphis. Son chant émouvant abandonne les paroles au profit d’une improvisation pour un scat tout particulier.
À la batterie et au tambour ka, on retrouve le maître guadeloupéen Sonny Troupé, dont le vaste talent règne tout au long du concert, notamment à travers son agilité sur Mawu, le titre suivant. Ses compositions sont réinterprétées en trio, mais sans perdre de plénitude grâce aux talents d’improvisations de ses musiciens qui jouent en symbiose parfaite.
Une voix qui porte
Ses compositions sont nourries par des recherches approfondis et des rencontres importantes. Elles s’inspirent de multiples langages musicaux et de sonorités variées pour créer son univers propre. Sélène se charge d’archiver et de transmettre par la musique les histoires et traditions orales des peuples créoles ; une véritable griotte antillaise !
Avec une voix soprano lyrique d’une tessiture impressionnante, la jeune trentenaire libère des histoires épiques et rend encore plus sensible la qualité d’écoute du public. Elle annonce qu’elle travail son prochain album qui constitue une collection de chansons en créole, puis se laisse porter par la musique avec une subtile danse sur Fo’s, accompagnée uniquement par Sonny au tambour ka sur un rythme léwoz, qu’elle nous confie :
« C’est l’un de mes rythmes préférés, que Sonny m’a gentiment montré, et qui m’a toute suite beaucoup plu… m’est venue l’idée de poser un chant…les paroles sont d’une amie très chère, qui est une poète-pawolèz martiniquaise. »
Avec Quand Mo Te Dan Gran Chimin, chantée dans un créole louisianais de La Nouvelle-Orléans, le pianiste martiniquais Xavier Belin, dont sa dextérité avait déjà frappés les esprits au cours de la soirée, prend son élan. Sur Lè Timoun an Mwen, Sélène nous raconte l’histoire d’une mère qui peine à allaiter son enfant et lui donne une bouillie qui s’appelle le matété.
D’ailleurs, les femmes figurent souvent comme pilier central dans ses récits. Avec l’avant-dernier titre, Criole Kan Jou, Sélène dépeint la réalité du monde colonial en Amérique du Nord et dans les Caraïbes, en relatant l’histoire d’une femme qui tente d’échapper aux avances d’un colon violent et persistant : « Je vous laisse trouvez le sens du reste de la chanson, je n’en dis pas plus. »
Sélène balance entre murmures aériens et exaltés puissants, incarnant cet univers d’une manière onirique qui vient pénétrer la conscience.

Une artiste à ne pas manquer
Sans rappel, et pour clôturer le concert joué dans un petit créneau d’une heure, elle nous annonce : « On va se quitter ensemble rapidement, je ne veux pas trop dépasser », et le trio en livre une version accélérée de Jodi Jou. Au cœur de ses compositions, on retrouve la contrebasse, qui mène le rythme et qui, en tandem avec les percussions, sert à ancrer la voix acrobatique de Sélène.
L’artiste et son trio jouent avec une souplesse et une profondeur époustouflante qui nous absorbent comme par osmose. Elle nous mène dans un paysage ondoyant et ensorcelant. Sélène Saint-Aimé a conquis un public qui la découvrait pour la première fois ; les spectateurs se lèvent pour acclamer le trio, éblouis et charmés par cette musicienne énigmatique et par ce concert qui arrive trop tôt à sa fin. Retrouvez sa musique sur Bandcamp et suivez-la sur Instagram.
* Article rédigé par Sanaa Byfield







