
Pour sa 49e édition, le Paléo Festival a choisi de mettre les artistes féminines à l’honneur : avec une programmation composée à 55% de femmes ou de groupes menés par des femmes, il met en lumière celles qui font évoluer les contours de la musique actuelle. Entre héritage marocain et belge, sonorités électroniques et influences berlinoises, la DJ et productrice Zaatar construit un univers hybride où les frontières musicales s’effacent. Rencontre.
Son nom de scène résonne déjà comme une déclaration d’intention. Zaatar – comme le mélange d’épices du Moyen-Orient – évoque une idée d’assemblage, de contrastes et d’équilibre. Une image qui correspond parfaitement à l’univers de la DJ et productrice : une musique façonnée entre héritage marocain et belge, penchant pour la cold et la dark wave et énergies puisées sur la scène berlinoise. « Mon nom est représentatif de ce que je fais, dans le sens où je mélange plusieurs choses : mes différentes influences, mes différents héritages », explique-t-elle.
Une identité multiple qu’elle transforme en matière sonore, sans chercher à entrer dans une catégorie précise. « J’essaie vraiment de créer un style qui m’est propre, avec ce mélange de cultures et d’inspirations qui se rejoignent et s’entrechoquent pour créer quelque chose de nouveau. » Pour Zaatar, cette singularité s’est matérialisée à travers une liberté qui lui a permis de s’extraire des conventions musicales :
« Quand j’ai commencé à produire, j’ai fait les choses naturellement, sans me baser sur un genre précis. Je n’ai pas appris à faire de la techno ou de la house : on m’a simplement donné des instruments et j’ai créé à partir de ça, sans être bridée par des codes existants. Je ne me suis jamais dit que j’allais faire de l’arabo-EBM ou de l’arabo-techno : c’est simplement ce qui est sorti de façon intrinsèque. »
Une démarche qui, pour elle, n’est pas une stratégie commerciale, mais « une identité qui s’exprime à travers l’art ».

Hybride et intemporel
À la croisée des styles musicaux, Zaatar semble avoir trouvé son public. Celles et ceux qui découvrent son univers lui disent souvent n’avoir « jamais écouté ça avant », tandis que d’autres soulignent son caractère presque intemporel : « Les gens ne savent pas si ma musique a été créée il y a dix ans ou vingt ans, elle paraît un peu hors du temps. » Une proposition artistique qu’elle ne revendique pas elle-même comme une innovation – « ce serait un peu prétentieux » – mais que le public et les médias ont été les premiers à remarquer.
Pour elle, cette rencontre avec le public est essentielle : « Un artiste, sans un public, sans une scène, il n’est rien. » Une alchimie qui repose sur trois piliers : les organisateurs qui prennent des risques, les artistes qui portent une vision et le public qui donne vie à la musique.
C’est d’ailleurs en tant que spectatrice que son envie de devenir artiste s’est affirmée. À Berlin, elle assiste à un concert de Boy Harsher, figure de la scène cold wave et synthwave, et réalise qu’elle aimerait, elle aussi, transmettre des émotions sur scène.
« J’étais au premier rang et je me suis dit : “Waouh, c’est extraordinaire”. Ce qu’ils m’ont fait ressentir m’a donné envie, moi aussi, de transmettre quelque chose à travers la musique. J’ai envie de donner ce qu’on m’a donné. »
Visible et libre
Aujourd’hui, cette envie de transmettre résonne aussi avec sa place de femme sur une scène électronique encore largement masculine. Une place qu’elle accepte de prendre, mais dont elle refuse de réduire son parcours à cette dimension : « On me pose souvent la question : “Qu’est-ce que ça fait d’être une femme ?” J’ai l’impression que plus je réfléchis au fait que je suis une femme, plus je vais m’arrêter en me disant que je ne peux pas faire certaines choses. Il faut avoir conscience des difficultés, mais plutôt que de s’en plaindre, je préfère foncer dans le tas, sans trop réfléchir. »

Un état d’esprit qui peut, malgré elle, devenir source d’inspiration. « Je n’ai pas l’ego de dire que je vais représenter les femmes ou les femmes racisées. Mais en faisant de la musique, et en étant sur scène, il y a peut-être des personnes qui se disent : “Je peux le faire aussi”. J’ai eu des idoles qui m’ont donné envie de créer, j’espère pouvoir provoquer ça chez quelqu’un d’autre. »
Viscérale et instinctive
La suite s’écrira avec un EP attendu le 11 septembre, accompagné du lancement de son propre label, CRVSH, créé avec VBK. Un nom qui résume sa philosophie : défendre des artistes et des morceaux qui provoquent une réaction immédiate. « Un crush, c’est quelque chose que tu n’expliques pas. C’est viscéral. On veut proposer une musique qui nous touche profondément, pas simplement une musique qui va marcher. On veut un son brutal, des artistes qui ne se brident pas, qui expriment ce qu’ils ont en elles et eux. »
Une philosophie qui guide aussi son propre EP intitulé First Crush, sur lequel la voix occupera une place centrale – comme une tension entre l’humain et la machine. « Je n’ai pas essayé de réfléchir : est-ce que ça va marcher ou pas ? J’ai juste sorti ce que j’avais à l’intérieur en me disant que si ça me touchait, ça toucherait sans doute d’autres personnes. »
Une façon de créer à contre-courant des tendances, où l’instinct passe avant la stratégie. Chez Zaatar, chaque morceau devient une collision assumée entre cultures, époques et émotions.








